Albert Camus Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Rubriques à brac - Trucs à lire
Écrit par Liliane Alarcon le 26-01-2010

Solitaire et solidaire

Le 4 janvier 1960, disparaissait Albert Camus, l'un des plus fraternels, des plus libres, des plus généreux, en un mot le meilleur de ceux que l'on nomme " intellectuels ".
Un petit film passable et réducteur sur France 2, une très bonne émission littéraire sur France 5 dont un documentaire très émouvant, du France Culture, et du France Inter, avec des bavards dont on ne sait plus s’ils sont là pour rendre hommage ou pour se caresser la couenne, et hop ! Passez muscade !
C'est toujours un peu mieux que ce qui fut (ou ne fut pas fait) lors de la disparition du grand Giono.
Peinture de John Spooner

Si je devais me retrouver sur une île déserte comme Robinson, j'emmènerais son oeuvre complète, plus les Essais.
Encore un de mes maîtres à penser qui ne doit pas plaire à tout le monde, si vous voyez ce que je veux dire… faut suivre tout ce qui se commente sur BI chers internautes...
 
Pour partager en ces temps difficiles de froid et de précarité - parce que tout le monde a lu La Peste, L'Etranger, La Chute, L'Homme Révolté - voici quelques extraits des tous premiers textes difficiles à trouver. Albert Camus avait 18 ans lorsqu'il s'essaya à écrire autour de la pauvreté en se basant sur les poèmes de Jehan Rictus. Voici cet essai :
À propos de Jehan Rictus Le poète de la misère.
Le pauvre se promène, ressassant sa misère, remâchant sa détresse. Ce qu'il pense, le secret de ce coeur qui bat sous les haillons sordides, nul ne le sait. Pauvre dont tout le monde parle, Pauvre que tout le monde plaint, Pauvre répugnant dont les âmes "charitables" s'écartent, il n'a encore rien dit.
 
Ou plutôt il a parlé par la voix de Victor Hugo, de Zola, de Richepin. Du moins, l'ont-ils dit. Et ces impostures honteuses ont nourri leurs auteurs. Ironie cruelle, le Pauvre que la faim tenaille nourrit ceux qui le plaignent. Ne cherchez pas ce qu'il pense, ne cherchez pas ce qu'il pleure chez ces spéculateurs de la misère.
Non, un des leurs s'est levé. Et quelle parole ! Il a parlé la langue du Pauvre, non pas le bavardage académique de certains auteurs modernes mais celle qui sert aux misérables à se dire un peu de l'éternelle souffrance humaine, une langue d'une vulgarité aristocratique où la douleur fait surgir d'étonnantes trouvailles.

Faire enfin dire quelque chose
à quelqu'un qui serait le Pauvre
ce bon Pauvre dont tout le
monde parle et qui se tait
toujours
Voilà ce que j'ai tenté.
Jehan Rictus

Ce but Jehan Rictus l'a atteint. Il a dit avec ferveur ce besoin maladif d'amour, cette soif de tendresse qui saisit l'homme au milieu de son malheur. Les sans-gîtes, les meurt-de faim, les vagabonds ont aussi un coeur et une âme, âme d'autant plus belle qu'elle est gonflée de désir.

Oh ! ça n's'ra pas comm' les vidés
Qui, bien nourris, parl'nt de nos loques.
Ah ! faut qu'j'écriv' mes "Soliloques" :
Moi aussi j'en ai des Idées.
 
Et qu'on m'tue ou qu'j'aille en prison
J'm'en fous, j'n'connais pus de contraintes,
J'suis l'homme modern' qui pouss' sa plainte,
Et vous savez ben que j'ai raison.

Vous croyez peut-être que ce meurt-la faim rêve de ripailles, que ce pauvre entre les pauvres rêve d'argent. Non. Il rêve d'amour. Mais il rêve d'un amour qui soit plus maternel que sensuel, un amour chaud et enveloppant, un abri tiède pour venir y reposer ses membres las et endoloris de Juif errant de la misère. Et il rêve d'une femme qui soit blanche et qui soit belle. Rêve poignant à force de pureté naïve :

Qui sait ? J'sais pas mais elle est belle,
A' s'lève en moi en lun' d'été
Alle est postée en sentinelle
Comme un flambeau, comme un' clarté.

Ah ! Rencontrer ce rêve. La Femme l'accueillera, et, caressante, le couchera. Et il dormira, d'un sommeil tendre et naïf, le sommeil d'un enfant sans tâche :

Voui, dormir, n'pus jamais rouvrir
Mes falots sanglants sur la vie
Et dès lorss ne plus rien savoir
Des espoirs ou des désespoirs,
Qu'ça soye le soir ou ben l'matin,
Qu'y fass moins noir dans mon destin,
Dormir longtemps....dormir....dormir.

Le Pauvre souffre du bonheur des autres. Et, dans les sentiers noyés du crépuscule, le long des haies fleuries, la vue des ombres tendrement enlacées lui met au coeur une tristesse sans nom. Lui aussi voudrait aimer, lui aussi saurait parler de fleurs et d'étoiles. Non, ce n'est pas un amour compliqué qu'il lui faut, mais l'amour qui se contente des bouquets de violettes à quarante sous.

Il se refuse à souffrir. Il est las, las des économistes et des législateurs, las des rois et des maîtres, las des parlements, des papes et des prêtres. Il veut être heureux. Il le veut de toutes ses forces. Il veut vivre, serait-ce comme une bête.

Quoi y faut dir' ? Quoi y faut faire ?
J'ai mêm' pus la force de pleurer.
J'sais pas porquoi j'suis sur la terre
Et j'sais pas porquoi j'm'en irai !
 
Car au printemps, saison qu' vous faites
Alorss que la vie est en fête,
Y s'rait p'têt' bon d'être une bête
Ou riche et surtout bien aimé.

Endormi sous une porte cochère, le Pauvre rêve, encore et toujours. Il se marie, son rêve d'amour naïf se réalise, mais un passant brutal le réveille sous la menace de la prison. Et c'est de nouveau les promenades incertaines, les pieds endoloris, la tête vide, le corps raidi par le froid et la faim. C'est la course errante du Pauvre, perdu dans ses illusions, dans ses rêves. Cri effrayant de révolte jeté à la face du monde.
Voilà, je crois, ce que l'on peut voir dans l'oeuvre de Rictus.
On ne devrait pas analyser les oeuvres vraies et sincères. Mais j'ai tenté là une critique sincère d'un livre sincère.

Albert Camus
Revue Sud, mai 1932
publié dans Essais_éd.1965 de la Pléiade.
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Dernière mise à jour : ( 04-02-2010 )
 
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